QUAND JE FAIS VROUM VROUM SUR MA MOTO

Pas sûr que Ramadan Abd Al-Nabi connaisse cette chanson mais il aime certainement, comme la plupart des jeunes hommes dans le monde entier, sa bécane. Il faut admettre qu’elle est vraiment magnifique!

Ramadan a acheté sa machine en 2015 pour s’en servir pour son travail d’acheteur itinérant de ferraille et de divers objets électroménagers hors usage. Il est, ce que l’on appelle en Égypte, un « roba bikia ». Cette appellation vient de l’Italien « roba vecchia » et désignait à l’origine les chiffonniers avant d’être appliquée plus largement  à tous ceux qui collectent des objets domestiques. Ces objets sont vendus pour quelques pièces par leurs propriétaires contrairement aux déchets ménagers qui sont ramassés par les zabbalîns. Les « bikia » indépendant comme Ramadan revendent ensuite leur butin à leur tour à des grossistes.

Le jeune homme a son domaine dans le gouvernorat de Fayoum mais de temps à autre un changement d’air s’impose et il étend son activité jusqu’au Caire. D’ailleurs le terme « roba bikia » est plutôt cairote tandis qu’à la campagne les acheteurs itinérants comme lui se nomment selon les objets qu’ils souhaitent acquérir en lancant leurs cris au microphone pour attirer l’attention: « ayya plastik qadîm » ou « ayya aluminia qadîm »…

Des tricycles comme celui de Ramdan Abd Al-Nabi sont fabriqués en Chine et arrivent sous forme de pièces détachés en Égypte où ils sont assemblés pour ensuite servir comme outil de travail mais aussi comme moyen de transport « public ». Les heureux propriétaires mettent toute leur imagination pour les (faire) transformer en véritables « bijoux » de la route, dont aucun ressemble à un autre. On ajoute photos et inscriptions, décorations diverses, couleurs et breloques…

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Sur la photo : Ramadan Abd Al-Nabi et Yann-Philippe Tastevin (co-commissaire de l’expo) à Fayoum, 2016 – (c) Denis Chevallier

Le MuCEM a pu acheter le beau tricycle de Ramdan pour l’intégrer dans ses collections et surtout dans l’exposition sur l’économie des ordures qui ouvrira en 2017 – et lui achètera un tout nouveau qu’il va certainement « customizer » magnifiquement.

LES CHIFFONNIERS, GLANEURS NOCTURNES

La chanson de la hotte

Les chiffonniers, glaneurs nocturnes,
Tristes vaincus de maints combats,
Vers minuit quittant leurs grabats,
Dans l’ombre rôdent taciturnes.

La Hotte sur leurs reins courbés
Se dresse altière et triomphante ;
Voici ce que cet osier chante
Sur ces échines de tombés :

« Moi, la Hotte nauséabonde,
Épave où vivent cramponnés
Les parias et les damnés,
L’écume et le rebut du monde,

Fosse commune à tous débris,
Où ce qui fut Hier s’entasse,
En juge, chaque nuit, je passe,
Fatal arbitre du mépris.

À la lueur de sa lanterne,
Mon compagnon qui fouille au tas
Ramasse tout : chiffons, damas,
Sans que sourcille son œil terne ;

Tout ! auréoles de clinquant,
L’honneur vendu, des ailes d’ange ;
On trouve en remuant la fange
Les vertus mises à l’encan ;

Fausses grandeurs, fausses merveilles,
Et tant d’autres choses encor ;
Vieux satin blanc aux trois lis d’or,
Velours vert parsemé d’abeilles.

Dernier et fatal ricochet,
Tout va, tôt ou tard, à la hotte
Du chiffonnier qui dans la crotte
Fouille du bout de son crochet. »

Charles Burdin, Heures noires, Paris : Librairie des bibliophiles, 1876

J’ai trouvé cette chanson tout comme une mine d’informations sur le métier des chiffonniers sur le site du MHEU (Musée historique d’environnement urbain) un fabuleux musée virtuel.

Parmi les informations que j’ai glané sur ce site, il y a aussi des informations sur la plaque que les chiffonniers devaient porter en tant qu’insigne de leur profession. Depuis 1828 ce métier était règlementé par une ordonnance royale et le Préfet de police obligé de délivrer cette « médaille » aux biffins. Autres insignes de leur métier furent un petit balai pour remettre de l’ordre après avoir fouillé un tas d’ordures ainsi qu’une lanterne.

Pour son exposition sur l’économie des ordures (inauguration en mars 2017), le MuCEM a acquis une telle plaque.

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Elle appartenait à un dénommé L.F. Soudé et porte son nom et son numéro d’immatriculation sur une face. Sur l’autre, sont marqués l’année de l’attribution (1850) et des informations sur sa personne et sa physionomie: son âge (50 ans), sa taille (1m64cm), ses cheveux (gris blancs), son front (moyen), ses sourcils (châtaigne), ses yeux (bruns), son nez (moyen), sa bouche (moyenne), sa barbe (grise), son menton (rond) et son visage (ovale). Sans photo, la description donne un aperçu assez clair du porteur de la plaque.

Les plaques – et ainsi l’accès au métier – étaient d’abord accordés aux anciens forçats et repris de justice (ce qui est pour quelque chose dans la mauvaise réputation de la profession) ensuite aux vieillards, aux estropiés, et à tous ceux qui en font la demande quel que soit leur âge.

 

RÉCUPE À ISTANBUL

Aujourd’hui en avant-première quelques photos d’une campagne d’enquête / collecte effectuée par une équipe du MuCEM en préparation de l’exposition sur les ordures qui aura lieu en 2017.

C’est en devenant récupérateurs que des hommes plutôt jeunes et souvent d’origine étrangère – Afghans, Pakistanais – trouvent un gagne pain. L’investissement est minimal et consiste en un diable qui coûte à peu près l’équivalent de 30 euros. Muni de ce diable et d’un grand sac environ 5.000 hommes parcourent les rues pour ramasser dans les poubelles ou chez des commerçants plastiques, cartons, canettes ou autres objets en métal qu’ils revendent ensuite au poids à des « patrons de dépôt ». C’est d’ailleurs souvent ces derniers qui avancent si besoin les moyens pour l’achat du diable.

Il vaut mieux être jeune et musclé pour se lancer dans cette activité car les rues d’Istanbul sont escarpées et la charge transportée au milieu d’une circulation dense peut peser jusqu’à 300 kg!

Le tDSC01611errain d’enquête avait été défriché par des bons connaisseurs de cette thématique, Bénédicte Florin et Pascal Garet avant que les deux commissaires de l’exposition, Denis Chevallier et Yann Philippe Tastevin sont arrivés pour finaliser l’enquête et acquérir des objets qui seront à voir au MuCEM. Francesca Berselli a filmé récupérateurs et patrons pendant leur travail et leurs transactions.

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NOS ORDURES

Il n’est pas très tôt le matin. Je regarde de la fenêtre de mon appartement au 3e étage. Il y a une femme qui balaye le bout de la rue. Je la connais même si je ne sais pas son nom. Elle porte la blouse officielle de l’administration de Bangalore (BBMP) et elle collecte les ordures de chaque appartement dans l’immeuble. Parfois je la vois en passant à pied ou en voiture devant elle et je lui fais un signe de la main en souriant. Alors elle me sourit aussi. Un sourire magnifique, joyeux mais avec un petit air de gêne, comme si elle n’avait pas l’habitude que quelqu’un lui sourit, ne pas l’habitude d’être considérée comme un être humain par ceux qui habitent dans les appartements.

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Puis il y a une autre personne de la BBMP que je vois de mon troisième étage. Il arrive avec une petite camionnette ouverte pour ramasser les ordures de l’immeuble en face où il y a 24 appartements. L’immeuble dispose de trois grandes poubelles rondes, remplies à ras bord de toutes sortes de trucs collants – sacs en plastique pleins de déchets de cuisine, papier toilette, condoms, restes de curry pourries, poussière… Il plonge ses mains nues dans ces ordures de la classe moyenne et trie avec efficacité le bio-dégradable, les briques alimentaires, les sacs plastiques en putréfaction, les gobelets en polystyrène, les déchets recyclables.

Un homme de la classe moyenne qui habite l’immeuble le voit et fait une grimace de dégoût. Une dame avec un petit enfant passe devant lui en se bouchant le nez à cause de l’odeur pestilentielle. Et moi, propre et à bonne distance de la scène sur mon balcon du troisième étage me demande comment quelqu’un qui s’occupe de la merde des autres peut avoir un sourire si lumineux.

Shweta Taneja
(traduction: E.CK.)
In: Citizen Matters Bangalore, 02/02/2016

LES PETITS MÉTIERS AUTOUR DES DÉCHETS (1)

A’mâl nazâfa (Egypte) :

Littéralement « businessman de la propreté ». Le terme est utilisé par les chiffonniers aisés pour se désigner des zabbalîn, dénomination qui a pour eux une connotation négative. Il illustre leur volonté de se positionner en tant qu’entrepreneurs intégrés dans un marché structuré.[1]

Agent du tri

Appelé aussi récupérateur, il réalise manuellement la séparation des produits de la collecte sélective admis sur une chaîne de tri (tapis roulant) et assure la manutention des balles de déchets compactés : conduite d’un engin de manutention. (Lise Debout)

Biffin

Dérive de « biffe », étoffe rayée puis, par extension, chiffon sans valeur que récupère le chiffonnier. Avant le XXème siècle, les noms donnés aux récupérateurs varient selon les régions où ils agissent. Ces noms servent à s’annoncer, en criant, à ceux qui veulent se débarrasser de vieilleries. Le chiffonnier est ainsi le « biffin » à Paris, le « pelharot » dans l’Ariège et l’Aude, « pilhaouer » et « pillotou » en Bretagne etc. (De Silguy, 1996).

En Provence, le chiffonnier était appelé estrassaire. Parcourant les rues des villes et des villages, avec dans sa hotte une multitude de chiffons et autre rebuts, à vendre ou à récupérer, l’estrassaire était le chiffonnier de l’époque. Le nom vient du provençal « Estrasso », qui se traduit par loque ou vieux linge. L’estrassaire récupérait également les peaux de lapins, peaux de lièvres, qui servaient ensuite à la confection de chapeaux de feutre. Ce gagne-petit parcourait inlassablement les villages de Provence, avec son sac sur l’épaule, parfois aidé d’une charrette tirée par un âne. De maison en maison, il s’annonçait en criant, comme c’était d’usage parmi tous les marchands ambulants à la recherche de clients, : « Estrassaire, chiffonnier ! ». Il collectait tout, avec des préférences pour le coton, plus facile à vendre aux fabriques de papier, et des peaux de lapin. Il récupérait aussi des matériaux moins nobles, tels que bouchons de liège, vieux papiers, vieilles nippes, ou encore de la ferraille. Lorsque les villageois l’entendaient arriver, généralement tous les 15 jours, ils se dirigeaient vers l’estrassaire les bras chargés de caisses, ou de sacs remplis. Il les accueillait avec son peson pour estimer le poids, et payait ces estrasses avec quelques pièces de monnaie. L’estrassaire n’avait pas une bonne réputation dans les villages et on s’en méfiait. C’était pourtant des honnêtes gens à qui on s’adressait pour se débarrasser d’objets inutiles. Ce métier occupe une place importante parmi les personnages de la crèche de Noël provençale

(Claudia Cirelli & Bénédicte Florin, Sociétés urbaines et déchets. PUF 2015)